Don Quichotte de Massenet à Bastille : la fureur de rêver

Et si le chevalier à la longue figure était le seul rescapé du Cercle des Poètes Disparus ? Pour cette nouvelle et réussie production de l’Opéra de Paris, c’est… écrit : l’adolescence est l’âge des idéaux qu’on garde, ou pas, toute une vie. Comme le souvenir d’un premier amour.
Damiano Michieletto installe son Don Quichotte dans un salon contemporain, entre ses livres, une vieille photo et un canapé à double-fond où le souvenir de ses années d’université anglo-saxonne ressurgit au gré de ses écrits et vient le chercher. Sa Dulcinée – le portrait encadré – est une étudiante qu’il a courtisée jeune, avec, comme on le sait, plus ou moins de succès. L’action alterne entre les deux époques, aujourd’hui et les années collège, fin des 50’s début des 60’s. Le passé revient par une sorte de “time tunnel” qui fait penser à la série éponyme.
Compliqué à décrire ici, ce système s’avère sur scène fluide et ingénieux : ça marche du feu de dieu ! Le salon d’aujourd’hui laisse filtrer des ombres et fantômes du passé, éclaire ses murs de souvenirs – subtile et prenante vidéo -, s’ouvre et accueille le passé ressuscité :
– Dulcinée lit le poème pour ses yeux sur le tableau d’une salle de cours
– Au bal, elle monte sur la scène où, chanteuse du groupe, elle prend le micro pour sa balade, la guitare dans la fosse.
Dans la fosse justement, une fois n’est pas coutume : parlons-en d’abord ! L’orchestre est parfait de précision, d’élan, de force et de poésie. La baguette experte de Patrick Fournillier, chez Massenet comme chez lui, nous offre et le voyage en Espagne, et celui au pays des rêves. Héroïque et pathétique, tendre et envoûtant. Alto, célesta, harpes en duo ou solo sont au diapason de leurs compagnons de fosse et de scène où le plateau réuni brille par son ensemble et sa droiture.
Gaëlle Arquez a toutes les facettes de cet amour de jeunesse en recherche d’idéal, où Massenet met autant de la Carmen de Bizet que de sa propre Marie-Magdeleine. Sa voix chaude, ses aigus clairs et son allure fière et tendre à la Natalie Wood rayonnent. On comprend Don Quichotte et ses autres soupirants, tous aussi parfaits, dans les notes – je parle de la partition, pour celles du collège je ne peux rien dire – et dans leurs baskets : leur ensemble et leur cohésion sur scène contribuent grandement au succès de la soirée comme toute la direction d’acteurs.
Plus de 20 ans après la production de Deflo dirigée par Conlon, Christian Van Horn et Étienne Dupuis ont le redoutable honneur de succéder à la paire Ramey-Lafont. Ils s’en sortent tous les deux avec les honneurs. Christian Van Horn a la fibre vocale et physique parfaite pour incarner ce vieil intellectuel idéaliste hésitant entre ses livres et le souvenir (regret ?) d’un amour de jeunesse, absolu et (presque…) platonique. On regrettera pour la chaleur du personnage celle de ses notes les plus basses. On aurait pu encore plus vibrer. Sa diction en français est elle au diapason ou presque du reste de la distribution, chœurs – excellents au demeurant – compris.
Etienne Dupuis est un Sancho loyal à la diction parfaite. La ligne de chant est habile, le timbre rond et clair. Il distille son air sur les femmes façon Leporello avec la netteté, le rythme et la précision qui en creusent et caressent tous les reliefs, les creux, les bosses… et les pointes ! Du grand art et de la belle ouvrage dans le sillage des Lafont et – comme Don Quichotte on peut rêver à partir des photos – Fugère.
Vous l’aurez compris : une soirée où tout résonne à l’unisson au service d’un drame qui a la bonne idée de se jouer en 5 actes et deux heures. Deux heures de rêve hier au pays de ceux de Don Quichotte !
Don Quichotte
Jules Massenet
Comédie Héroïque en cinq actes
Musique : Jules Massenet (1842-1912)
Livret : Henri Cain d’après Jacques Le Lorrain, Miguel de Cervantès
Direction d’orchestre : Patrick Fournillier
Mise en scène : Damiano Michieletto
Distribution
Dulcinée (La Belle Dulcinée) : Gaëlle Arquez
Sancho Pança (Sancho) : Etienne Dupuis
Pédro : Emy Gazeilles
Garcías : Marine Chagnon
Rodriguez : Samy Camps
Deux serviteurs : Youngwoo Kim, Hyunsik Zee
Chef des bandits : Nicolas Jean-Brianchon
Quatre bandits : Pierre André, Bastien Damon, Gabriel Paratian, Joan Payet
Équipe artistique
Direction de choeur : Chin-Lien Wu
Décors* : Paolo Fantin
Costumes* : Agostino Cavalca
Lumières : Alessandro Carletti
Video : Rocafilm, Roland Horvath
Chorégraphie : Thomas Wilhelm
* Décors et costumes réalisés par les ateliers de l’Opéra National de Paris
Orchestre de l’Opéra national de Paris
Paris, Opéra Bastille – Soirée du mardi 14 mai 2024, 19:30

About the Author

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.

You may also like these